Les reliques qui sont ici

Etant monté à l’autel, le prêtre embrasse les reliques qui sont  dans la pierre d’autel : « Nous vous prions Seigneur, par les mérites de vos saints dont les reliques sont ici et de tous les saints pour que vous daigniez me pardonner tous mes péchés Amen. Saint Augustin, avec le sens pédagogique qui est le sien, expliquait déjà au cours d’un sermon sur saint Etienne le sens des reliques, avec ces paroles claires : « Nous ne dressons pas un autel à saint Etienne mais nous faisons à Dieu un autel des reliques de saint Etienne » (Sermon 318).
 
Les reliques ont mauvaise presse aujourd’hui, ne serait-ce que parce que certains se sont livrés autour d’elles à un honteux trafic. Mais le culte des reliques a été l’une des premières manifestations religieuses dans la primitive Eglise. L’un des premiers texte chrétiens, qui date de 160 environ, raconte la passion de saint Polycarpe, « évêque de l’Eglise catholique de Smyrne »,  lui même disciple de saint Jean l’Evangéliste. Pour que les chrétiens ne viennent pas récupérer les reliques de cet homme vénérable dévoré par les bêtes, « Le centurion exposa le corps au milieu de la place, comme c’est l’usage et le fit brûler. C’est ainsi que nous revînmes plus tard recueillir les cendres que nous jugions plus précieuses que des pierreries et qui nous étaient plus chères que de l’or. Nous les déposâmes dans un lieu de notre choix. C’est là que le Seigneur nous donnera, autant que faire se pourra, de nous réunir dans la joie et la fête, pour y célébrer l’anniversaire de son martyre et pour nous souvenir de ceux qui ont combattu avec lui ».
 
Ce texte vénérable nous enseigne que le culte des reliques est bien présent en ce temps fort proche de l’origine chrétienne. La quête des reliques semble aller de soi dès cette époque (c’est le plus ancien récit de martyre qui nous soit parvenu). Les adversaires des chrétiens (la communauté juive de Smyrne en l’occurrence) le savent puisqu’ils demandent que soient brûlés les corps après la mort des témoins. Et comme pour déjouer cet acharnement, les chrétiens récupèrent jusqu’aux cendres de leurs morts, et cela – on nous le précise – pour une célébration de l’anniversaire du supplice. La doctrine du culte des saints est déjà bien en place : pas question de confondre les saints avec le Christ lui-même : « Nous n’en adorerons jamais un autre. Nous vénérons le Christ parce qu’il est le Fils de Dieu et nous aimons les martyrs parce qu’ils sont les disciples et les imitateurs du Seigneur ». Ce culte des saints s’inscrit dans le calendrier à la date anniversaire, où ont lieu des cérémonies, à travers lesquels on se souvient des martyrs : c’est ici bien sûr l’embryon du calendrier liturgique, qui permet de se souvenir des saints (martyrs ou non) qui ont illustré l’histoire de l’Eglise.
 
Mais il y a plus extraordinaire encore à propos de ce culte des reliques qui est dès les premiers siècles partie intégrante du culte eucharistique. C’est un verset tiré de l’Apocalypse, texte écrit dans les années 70-80, qui se présente comme une vision, par Jean le disciple que Jésus aimait, du Sacrifice éternel et de l’Agneau de Dieu, en état d’immolation pour les péchés des hommes (cf. par exemple Apoc 5, 6). Nous reviendrons sur la signification de ce sacrifice céleste. Mais je voudrais insister sur le sacrifice terrestre qu’il représente, et en particulier sur le culte des reliques qui marque la toute première liturgie ecclésiale ; voici un verset étonnant qui matérialise ce culte : « Quand il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l’autel, les âmes de ceux qui sont en état d’égorgement à cause de la parole de Dieu » (Apoc. 6, 9). Le rapport établi entre l’autel de Dieu, le sacrifice céleste de l’Agneau de Dieu et le culte des martyrs du temps présent (à quoi correspond le cinquième sceau, le temps d’avant les grandes catastrophes) est troublant et laisse penser que c’est une coutume vieille comme le christianisme lui-même, d’associer au culte du Christ sacrifié sur la croix pour nos péchés, le culte des hommes qui lui ont offert leur vie plutôt que de le trahir.
 
Conformément à la doctrine de la communion des saints, d’après laquelle les mérites des morts (et en particulier des martyrs) sont appliqués aux vivants, la prière que récite le prêtre en embrassant les reliques qui sont sur l’autel, demande le pardon de ses péchés au nom d’un « nous » [« nous te prions »] qui peut représenter soit les membres du clergé qui récitent ensemble cette prière pour le célébrant soit les fidèles qui sont prêtres eux-aussi et offrent le sacrifice de tous les saints pour celui qui ose, parce qu’il en a reçu le ministère, célébrer visiblement le sacrifice du Christ.

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